A Poitiers, La Gibbeuse expérimente de nouvelles formes d’organisation


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Quand sur le chemin d’une figue, on tombe sur une pépite !

Nous quittons Chey dans les Deux-Sèvres en fin d’après-midi, légèrement pressées de prendre part à la construction de la nouvelle maison d’Odile, une figue. Direction Poitiers ! Et nous n’attendrons pas longtemps avant de nous faire prendre en stop. Un conducteur que nous avions vu passer fait demi-tour spécialement pour venir nous récupérer : « Avec la nuit qui approche, je n’aimerais pas avoir votre mort sur la conscience ». Lucile apprécie et ravale sa salive. Après tout, nous avons choisi ce mode de locomotion pour l’improbabilité des rencontres qu’il procure.

Dans la voiture, les conversations vont bon train autour de la politique et de l’éducation notamment. Pour ce commercial proche de la retraite qui a choisi de lever le pied, lÉducation nationale ne changera pas, cette machine a des engrenages qui, bien que rouillés, continuent à fonctionner. Mais alors faut-il remettre de l’huile, changer les pièces ou miser sur des structures alternatives parallèles qui par ailleurs fleurissent déjà partout en France ? Il nous dépose au sud de Poitiers, à son hôtel où d’autres voitures de VRP sont déjà stationnées. Nous appelons Odile qui viendra pallier les derniers kilomètres et nous mènera jusqu’au terrain d’implantation de la figue !

Sur la route, nous discutons des préparatifs. Il tarde à Odile que le chantier de la figue se mette en route. Nous en profitons pour évoquer La Gibbeuse et nous sommes ravies d’apprendre que les propriétaires du terrain de cet écolieu sont ses futurs voisins. Nous l’avions repérée en tant qu’oasis ressource des Colibris puisque c’est une association qui a pour objectif de permettre l’expérimentation et l’échange de savoir-faire autour de la permaculture et de l’écoconstruction. Il fait déjà bien nuit, mais après avoir emprunté une artère de Poitiers, nous bifurquons dans des rues aux airs de village. A gauche des maisons, à droite des jardins en bordure du Clain, puis un bois et un virage plus loin, nous roulons sur un chemin…

Nous voici dans la campagne urbaine de Poitiers, sur le terrain d’un couple inoubliable. Au milieu d’une nature revisitée, déjà trois yourtes et une cabane arborent le jardin et hébergent plusieurs personnes. Pourtant, il y a vingt ans, ce terrain était une vaste prairie, un sol sableux et peu fertile ! C’était sans conter l’amour des propriétaires pour la nature et le travail des années pour redonner vie à un petit bout de paradis… Et pour couronner le tout, en cinq minutes, vous êtes en centre-ville ! La voiture s’arrête. Une fois les bagages déposés et les bises faites, nous partons à la rencontre de La Gibbeuse* et nous frappons à la porte d’une des yourtes ! Louise, Arnaud et leur fille sont en plein dîner. L’habitat comporte plusieurs nouveautés pour nous : une mezzanine, mais également des espaces séparés entre la cuisine, la chambre et la pièce à vivre. Il paraît qu’elle est une des premières sorties de La Frênaie. Nul doute que Guillaume, le monsieur Figue, a pris part à sa construction.

La Gibbeuse

Nous avons beaucoup de questions et c’est Arnaud qui commence à nous raconter cette belle histoire. Propriétaire des 2500m2 de terrain en pleine nature non loin de nos hôtes et au chômage, il décide de le mettre à disposition pendant trois ans pour tenter l’expérience.

« Mais même si le propriétaire laisse beaucoup de liberté, les gens n’oublient jamais qu’ils sont chez quelqu’un ».

C’est aussi notre questionnement quant à l’écolieu de Chinon. Acquérir des terres ou les louer ? Très souvent nous remarquons que les initiatives se forment sur des opportunités… C’est bientôt Noël, non ?

Au début du projet, il y avait plusieurs personnes au chômage, qui avaient du temps libre pour se consacrer ou s’investir. Ils ont alors testé sous forme de collectif plein de modes de fonctionnement, de prise de décision, de communication, parallèlement aux chantiers d’aménagement du terrain.la-gibbeuse

Après la première année, le bilan : une soixantaine de personnes accueillies durant l’été sur le site, beaucoup d’amis et d’itinérants comme nous. Les chantiers participatifs furent l’occasion de créer un espace de vie en autogestion avec cuisine collective, douches solaires, toilettes sèches, coin tentes et détente, d’échange de connaissances et d’ouverture à l’ingéniosité collective. Quelques locaux seulement ont pris part au projet, mais assez pour se mettre autour d’une table et se demander comment pérenniser le lieu ! Comment transformer l’essai et faire que ça perdure ?

« L’association n’était pas une évidence, on a cherchait un fonctionnement plus organique en arrêtant les phrases de type Il faut que et privilégiant les envies de chacun sans se laisser piéger par les lourdeurs administratives. »

Louise reconnaît que notre culture ne s’y prête pas et qu’il est très difficile, même pour eux, de sortir de nos modes d’organisation usuels et des ronrons confortables tels une évidence : On l’a déjà fait, ça marche, donc il faut qu’on le refasse. A La Gibbeuse, la dynamique du groupe n’était pas de trouver des financements, ni de se salarier et Louise affirme que c’est certainement ce qui les aide à avancer…

« Bien sûr, certaines choses sont faites de bouts de ficelles, le temps de bénévolat n’est pas toujours satisfaisant, mais en même temps, par rapport à notre ambition de développer le plaisir à faire et à expérimenter, le droit à l’erreur et la permaculture par exemple dans tous ses aspects. La Gibbeuse devient un cadre qui permet tout cela sans des contraintes qui souvent freinent la créativité. Du coup, des fois ça vivote, des fois ça pulse à balle, et d’une certaine manière on l’accepte aussi. » De cette inégalité des temps forts, nous en avions une idée. D’une manière générale, nous sommes parties en itinérances avec la conscience que le mois d’octobre, c’est la pente douce du début de l’hiver partout et pour tout le monde. Louise confirme : « On suit le rythme des saisons. On a pulsé tout l’été, on a accueilli plein de monde, on a vécu plein de trucs ouf. C’est normal qu’il y ait un mois et demi où tu sois plus dans ton cocon. Tu changes de rythme… En décembre/janvier, ça reprend et ça redonne des envies ! »

Mais pour que tout cela avance, il faut des moteurs… Au bout de deux ans, lors de la deuxième assemblée générale, l’évolution du projet prend de l’avance sur les 3 ans du délai initial. La dynamique perdure, mais personne ne se positionne pour habiter le lieu, la petite famille a donc décidé d’y élire domicile dans le cadre du projet d’extension du bâtiment. Globalement, cette expérience leur a servi de tremplin vers l’emploi ou la spécialisation. Pour Arnaud, ce fut un passage d’un emploi de bureau au métier de menuisier, et pour un autre le lancement de son activité de restauration. Louise a passé un CCP (Cours Certifié en Permaculture) en Mayenne avec Terre de vent. Elle souhaitait aussi se frotter à la logique du collectif et au côté informel de la prise de décision, elle est donc partie se former à l’Université du Nous** à Chambéry qui, depuis 2010, s’engage dans la transformation
sociale au travers de nouvelles formes d’organisations. C’est un espace d’expérimentation et de recherche pour vivre en interne les
nouvelles approches de gouvernance et d’économie partagée. La Gibbeuse, c’est aussi un terrain d’expérimentation qui commence déjà à essaimer… On ne sait pas vous, mais nous, on schema-sociocratieaime beaucoup cette idée d’oasis ressource !

Les modes d’organisation

La forme et l’organisation d’une structure, c’est vraiment ce qui nous titille encore beaucoup… L’un induit l’autre et vice versa ! Aujourd’hui Louise accompagne les collectivités, associations et entreprises qui souhaitent introduire de la gouvernance partaée dans leur organisation. Louise, nous aurons sûrement besoin de toi ! Parce que si nous avons cette aspiration, nous ne savons comment la mettre en place. Une forme d’organisation qui satisfasse l’ensemble des membres qu’elle régit tout en concourant aux objectifs de la structure rêve ou réalité ? Réalité ! C’est Louise qui le dit et de nombreux chercheurs et entrepreneurs aussi !

La sociocratie

Kezako ? C’est la première forme dont nous avons entendue parler, de plus en plus utilisée dans les milieux alternatifs, mais également par les entreprises… Elle désamorce les processus hiérarchiques écrasants tant pour les responsables que pour l’ensemble des salariés. Cette organisation se base sur l’implication de chaque membre de la structure à différents niveaux et sur la prise de décision par consentement. On peut alors être pour, être contre, mais aussi ne pas être contre. Rien n’est acté tant qu’il y a une ou des oppositions auxquelles l’ensemble du groupe travaille à lever. Deux niveaux s’exercent parallèlement, celui des prises de décisions fonctionnelles (l’organisation interne : choix des responsables, par exemple) et celui des prises de décisions opérationnelles (décisions liées à l’activité). Des cercles autonomes de travail sont constitués sur les deux niveaux en fonction des objectifs, et tous les membres de la structure appartiennent à au moins un cercle. Les cercles sont également connectés entre eux par des membres qui font office de liens en prenant part à d’autres cercles directement liés et d’autres membres font office de modérateurs. Enfin, le choix d’une personne pour occuper une fonction se fait sans candidat et par désignation individuelle et motivée de chaque membre du cercle en question. Ce n’est qu’avant de partir que Louise évoque alors l’holacratie… La différence avec la sociocratie se situe en partie dans la facilitation des prises de décisions lorsqu’il y a blocage. Nous prenons congé afin de laisser la petite famille se reposerimg_2326 car une longue route les attend demain pour les mener… en Savoie à l’Université du Nous. Les néophytes que nous sommes iront certainement y faire un tour aussi… Ca vous tente ?

Nous repartons retrouver Odile, chez nos hôtes et leurs invités qui ont commencé à dîner. Pour eux, pas de doute possible, si nou sommes restées aussi longtemps c’est certainement que les discussions étaient intéressantes. Autour de la table, Florence, la présidente d’Habitat Libre en Poitou, et d’autres amies sont venues prêter main forte. Des têtes déjà croisées aux Péranches et d’autres aussi nous rejoindrons demain pour commencer ce fabuleux chantier. Plus qu’une construction en bois, c’est aussi du lien social qui se créé autour du projet d’Odile. A quand une figue dans le Chinonais ?!

 

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* La Gibbeuse

Retrouvez l’intégralité du projet de l’association, les actualités et les dates des prochains chantiers participatifs. Et si vous passiez par Poitiers cet été?

http://www.gibbeuse.org

**Université du Nous

Pour réinventer l’agir ensemble, découvrez l’ensemble des séminaires et des outils proposés par l’équipe de l’UDN.

http://universite-du-nous.org

 

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