La figue d’Odile, un habitat au coeur léger


Détours Alternatifs ne porterait pas si bien son nom si nous ne nous laissions pas guider par des rencontres imprévues…
C’est ce qu’il s’est passé le premier jour de notre itinérance lorsque nous avons participé aux préparatifs d’un chantier qui allait nous mener jusqu’à Poitiers !

Nous y avons rencontré Guillaume. Il y a 10 ans, cet autodidacte a créé avec d’autres La Frênaie, une association spécialisée dans la fabrication de yourtes (nous y sommes passées, pour en savoir plus : cliquez ici !). C’était le début d’une réflexion sur l’habitat qui ne l’a pas quitté. Elle nous interpelle aussi. Posons les bonnes questions. L’habitat, n’est-il pas un droit fondamental ? Est-il normal dans notre société si développée que l’habitat fasse l’objet de spéculation, que des familles n’arrivent pas à se loger décemment ?

8 ans après la création de la Frênaie, Guillaume reprend son indépendance et créé l’association Habitats Libres en Poitou afin de « promouvoir et de défendre l’habitat libre et des alternatives de vie » , et en particulier sa dernière création : la figue ! Voici le récit de l’une d’entre elles…

Au premier jour, les fondations commencent autour d’une table.

Après une nuit douce et fraiche dans l’appendice de la maison de nos hôtes, nous prenons la direction du jardin. Nous sommes curieuses de découvrir de jour cet écrin de verdure dont les contours se dessinaient hier encore dans l’obscurité. Le couple qui habite ici n’accueille pas son premier habitat léger. Arpentant leur terrain, nous tombons sur des yourtes et même une cabane, toutes habitées bien sûr ! Nous sommes impatientes de rencontrer l’équipe et de revoir celles et ceux qui ont participé aux prémisses à la ferme des Péranches. Cela commence avec Odile qui arrive à vélo. Eh oui ! A Poitiers, on peut louer des vélos à l’année, un bon moyen d’encourager la mobilité douce ! Comment le promouvoir à Chinon ? La première mesure du pacte pour la transition citoyenne concerne d’ailleurs les modes de déplacement actifs comme la marche ou le vélo ! Et La loire à vélo, c’est chouette pour les vacances et le week-end, mais au quotidien, ne pourrait-on pas développer les pistes cyclables en ville ?

Thé et infusion fumants, l’atmosphère se réchauffe progressivement avec un réveil et une arrivée échelonnés de l’ensemble des participants. Nathalie, la fille d’Odile, nous rejoint les bras chargés de croissants. Elle emménage bientôt dans sa future maison, qui n’est autre que celle laissée par sa maman qui emménage elle-même dans une figue prochainement. Vous nous suivez ? Vers 10h, nous voilà tous réunis sur la pelouse sous un soleil radieux. Petit tour de présentation de chacun-e, une belle manière de commencer la journée et de faire connaissance. Guillaume prend le temps d’expliquer l’organisation de ce premier jour et ouvre un espace de parole afin que ceux et celles qui le souhaitent puissent s’exprimer quelqu’en soit l’objet. Le chantier peut commencer ! Deux ateliers principaux, l’un autour du plancher et l’autre sur l’armature de la figue. C’est une joyeuse bande de bénévoles, tous très enthousiastes, aucun professionnel, qui se lancent dans la construction de l’habitat d’Odile ! C’est aussi ça se réapproprier l’habitat : pouvoir le choisir et le construire !

La fourmilière s’active ! Après un tri des perches de noisetiers selon leur taille, nous effectuons un repérage au sol. A l’aide d’un cordeau, nous délimitons l’espace circulaire à l’ancienne. Eh oui ! N’oublions pas que la figue est un habitat tout en rondeur. Plus loin, notre tandem s’attache à transformer des perches de 7m de haut en pieux. Une fois taillés, ils seront enfoncés dans des trous en préparation. Avec cet exercice, nous avons apprivoisé la hache de bûcheron, mais également la nature du noisetier. Son écorce brun-jaune se détache en fines lamelles et laisse apparaître un coeur tendre. Ce n’est pas pour rien que Guillaume a choisi de travailler avec cette essence, dont la principale caractéristique est sa flexibilité. Savez-vous qu’à l’époque celtique, c’est principalement dans ce bois que les baguettes magiques étaient taillées et que les sourciers s’en servent encore de nos jours ?

Seconde étape, le dressage du mât ! Il s’agit de mettre en position verticale le tronc central. Une fois ce dernier hissé, il ne nous reste plus qu’à le maintenir à l’aide de cordes tendues. Chacun progresse à son rythme et se rend utile où il veut. Nous ne sommes pas dans une course contre la montre mais plutôt l’inverse. Guillaume choisit de prendre un bon départ, chaque étape est capitale pour la suite du chantier. Et puisque nous en sommes aux fondations, autant qu’elles soient solides afin de construire dans une perspective durable. Quand l’on voit le nombre de vices de constructions, de chantiers qui ne seront jamais terminés, on se dit que les chantiers participatifs à la sauce Guillaume ont de beaux jours devant eux. Cela nous rappelle l’époque où, dans un village, l’édification d’un nouveau bâtiment impliquait l’ensemble des habitants. Les personnes présentes aujourd’hui forment une communauté autour d’Odile et son beau projet. Et dans un sens, prendre part à ce chantier c’est aussi laisser un témoignage. La figue sera le fruit de ces moments partagés, avec une atmosphère bien à elle, riche de ces rencontres.

Le plancher prend forme, les pieux sont plantés et la structure prend de la  hauteur.  Prochaine étape, les ramener vers le centre pour les attacher au mât. Il est bientôt 14H, l’heure du déjeuner. Un buffet nous attend au soleil. Echange d’impressions autour de cette première matinée passée ensemble, du cadre idyllique au cœur de la campagne urbaine pictavienne et du projet Détours Alternatifs au passage, les conversations vont bon train. Oui, vous avez bien lu… En une demi-journée, nous avons avancé trois fois plus vite que ce qu’escomptait Guillaume !

Après cette pause méridienne, nous voici de nouveau à pied d’œuvre sur le chantier. Les premières perches de noisetiers sont maintenant reliées par d’autres, disposées et fixées avec des brins métalliques, dans le sens de rotation de la Terre évidemment. La figue s’accorde ainsi à son énergie rotative. A la fin de la journée, les pieux sont attachés au mât et les fondations du plancher, qui reposent sur des troncs, se décident nettement. Nous prenons le temps de nous arrêter pour contempler le travail accompli.

Sans pression ni contrainte horaire, et surtout en grand nombre, il semble que le travail soit aussi agréable qu’efficace. On se dit qu’à l’écolieu, nous aurons l’occasion de proposer de nouvelles formes de travail en commun, d’organiser des chantiers participatifs. Qui nous suit ?

Le soir même, on nous propose de découvrir la Regratterie, un lieu atypique très inspirant… Ces anciens ateliers abandonnés après la fermeture de l’usine ont été investis pour redonner vie à des objets ou laisser libre court à la créativité des artistes locaux. On peut donc y déposer de l’outillage, du mobilier, des jouets, de la quincaillerie, de la ferraille ou encore des luminaires. Les maître-mots du lieu : « Recycler, créer, réparer, apprendre, partager… » Autrement dit, le recyclage, c’est bien, la valorisation c’est encore mieux ! Entre de bonnes mains, celles qui ont l’expérience et le savoir-faire, mais aussi celles des néophytes, il y a mille et une façon de leur offrir une seconde jeunesse ! Et c’est ce que nous découvrons en pénétrant dans ce vaste espace d’exposition. C’est là que l’itinérance atteint ses limites… Il n’y aura jamais assez de place dans nos sacs pour emporter tout ce que nous voudrions acheter. On ne sait pas où donner de la tête dans ce bâtiment sur trois étages à la fois espace de travail, scène culturelle et salle d’exposition. Nous y croisons de nombreux participants au chantier de la figue d’Odile… Quelle coïncidence ! L’ambiance musicale est assurée par un duo piano et chant qui reprend les standards de la pop anglaise. Le tout accompagné d’un verre de vin et de toasts tapenade maison… La soirée ne fait que commencer ! En effet, lorsque le concert se termine et que le pianiste se remet au piano pour reprendre a capella le répertoire de Serge Gainsbourg, l’assistance ne se fait pas prier pour faire les chœurs. Le notre est léger lorsque nous regagnons notre campagne urbaine…

De bon matin, nous réceptionnons la livraison des feuilles de peuplier déroulé, couverture enveloppante de la figue. Mais avant cela, elles seront assemblées et cousues en ruban… à la machine à coudre ! Guillaume a fait, comme à son habitude, de la recup’. Quelques bricolages et une fourchette plus tard, elle est tout aussi fonctionnelle que son modèle d’origine et c’est Odile qui s’y colle. « Alors les jeunes, on ne vous a jamais appris à vous servir d’une machine ? » Certains savoir-faire incontournables au début du siècle derniers semblent être passés aux oubliettes. Et si l’écolieu était justement un lieu de transmission et de partage pour nous réapproprier les outils de notre indépendance ? Tous les jeudis après-midi chez Annie au 26, rue Voltaire et une fois par mois au Café Français chaque premier mardi du mois à partir de 19h.

Cet après-midi, Vincent est venu grossir les rangs et nous continuons sur notre lancée. Les perches de noisetiers montent progressivement, toujours en spirale. On continue à assembler, attacher et plier. Tels des funambules, nous nous hissons jusqu’à 6 mètres de haut et nous déambulons sur la structure en toute confiance. Demain, c’est l’arrimage du plancher et de la structure en bois qui est programmé, les renforts sont appelés.

Nous profitons de la soirée pour dîner avec nos hôtes et leurs invités. C’est un moment privilégié pour échanger autour de l’arrivée de la figue sur le terrain. Une longue histoire d’amitié et de voisinage unit Odile et Jacqueline, la propriétaire des lieux. L’arrivée d’Odile avec sa figue a été pour cette femme de caractère au grand coeur une évidence, même si le chantier a un peu bouleversé son quotidien et ses nuits. Les rapports humains sont toujours une question d’équilibre… Nous ne doutons pas que ce havre de paix retrouva son harmonie naturelle sitôt le chantier fini.

Le lendemain matin, le chantier continue avec le soleil et beaucoup d’émotion. Nous allons enfin assembler la structure et le plancher. Une trentaine de personnes ont fait le déplacement et prennent place autour de la figue. Avant de commencer, Guillaume ouvre le bal des témoignages. Chacun-e, selon son inspiration, nous livre son ressenti à propos du chantier, sa dédicace à Odile, son émotion. Depuis le départ, le déplacement de l’ossature nous laisse songeuses, surtout lorsque l’on sait que deux personnes au moins sont nécessaires pour transporter une seule perche! Soudain, le compte à rebours commence, c’est le moment de vérité. Serons-nous assez forts pour soulever la structure ?


Le verdict ne tarde pas à tomber… Mais pas la figue, ouf ! Et la voilà, aérienne, effleurant le sol sous le regard perplexe de Lucile à l’écart pour saisir l’instant… Non, ce n’est pas la force des uns, mais le nombre qui l’anime. Et c’est si léger que nous prenons le temps de trouver la meilleure exposition : Où est le Nord ? Un peu plus à l’est ! Mais où se lève le soleil déjà ? C’est magique ! Différents ateliers sont programmés dans la foulée : fixer la structure sur le plancher, continuer les rouleaux de peuplier déroulé, placer les encadrements des fenêtres et celui de la porte.

Nous profitons de notre passage par Poitiers pour visiter le Plan B, un bar solidaire et associatif à la programmation éclectique : concerts, soirées danse, scènes ouvertes mais aussi bibliothèque, soirées jeux de société, échanges et débats… A la carte, des boissons bio, solidaires et régionales.

Le lendemain, on commence à penser aménagements intérieurs. Les garçons partent chercher des troncs dans les bois environnants pour construire la mezzanine. Il est aussi temps pour nous de faire nos bagages, car en début d’après-midi, nous prenons la route de Limoges direction Breuillaufa pour rallier le Battement d’ailes. Le départ est chargé d’émotion, ce chantier n’était pas du tout prévu dans notre itinéraire, mais le hasard fait bien les choses.

Salut les amis !

… 6 semaines plus tard…

Alors que nous sommes sur le chemin du retour et que, dans seulement quelques heures, nous serons à Chinon, nous décidons de faire une halte chez Odile ! La figue est là, posée, silencieuse… Elle ressemble bien sûr à celle de la ferme des Péranches, mais plus que cela, nous avons l’impression de faire connaissance avec quelqu’un que nous avons déjà rencontré. La porte est ouverte et nous invite à entrer, comme la première fois…

Si les jours auxquels nous avons pris part avaient attiré les foules, Guillaume et Dominique sont les derniers irréductibles bosseurs… La figue est entièrement recouverte de sa robe naturelle, et l’irrégularité des feuilles de peuplier lui donne une tête ébouriffée. Laissons le temps à la figue de se réveiller… La mezzanine est montée, magnifique. Reste l’escalier dont les marches reposeront sur deux troncs aux courbes naturelles, la couche d’isolation, et encore bien d’autres finitions. Pas de doute quant à notre première impression, l’atmosphère intérieure de cette figue est aussi lumineuse et douce que celle des Péranches. Elle ne demande plus qu’à être habitée…

Merci Guillaume, merci Odile, merci Jacqueline et Philippe, merci à toutes et à tous pour cette fabuleuse expérience dont l’énergie nous a suivi tout le long de l’itinérance et qui enthousiasme encore aujourd’hui toutes les personnes qui suivent notre projet de près comme de loin !

Intéressé par la figue ?

Habitats Libres en Poitou

Association poitevine pour la promotion et la défense de l’habitat libre, et des alternatives de vie. Habiter léger, pour la terre, pour sa vie.

Vous passez par Poitiers ?

Le Regratterie – Un lieu qui revalorise les matières et l’humain ! Tel. : 09 51 49 16 28

80, rue Jean Mermoz – 86000 POITIERS

Le plan B – Bar culturel et solidaire

30-32 boulevard du grand cerf – 86000 Poitiers

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